Paul Mathieu et Mr Maxx

Publiée le : 08/12/2021

La poésie et la musique partagent deux éléments primordiaux que sont les sonorités et le rythme. Alors pourquoi ne pas mettre en relation des musiciens et des poètes de la province de Luxembourg dans le but de créer une œuvre musicale originale ? Depuis 2019, c’est chose faite ! Le secteur des Musiques Amplifiées (www.lampli.be) et le Service du Livre Luxembourgeois (www.servicedulivre.be) ont uni leurs forces pour donner vie aux Poésicales, un projet de création musicale et littéraire qui réunit 4 groupes et artistes inscrits sur lampli.be avec 4 poètes de notre province. Nous vous proposons de découvrir au fil du mois un des 4 entretiens conduits avec les participants, à l’occasion de la présentation en live des 4 chansons à la Maison de la Culture Famenne Ardenne, lors du festival « Ouvertures ».

Artiste : Mr Maxx  - Texte choisi : «Tectonique des mondes » de Paul Mathieu

Paul Mathieu, quelle est votre identité d’auteur, dans le paysage littéraire ?

PM : Ça fait une vingtaine d’années que j’écris. Ce sont principalement des recueils de poèmes et de nouvelles. J’aime beaucoup la poésie orale, même si je n’en écris pas beaucoup. Quant aux nouvelles, ce sont des textes relativement classiques, souvent fantastiques. J’écris également pour le théâtre : plusieurs pièces ont été montées… Et des tas d’autres textes sur la littérature belge, mais ça, c’est une autre histoire !

Vous touchez à tous les genres littéraires, pourtant, vous revenez toujours à la poésie. Pourquoi ?

PM : Si j’avais une réponse, je vous la donnerais. Je n’en sais rien, c’est comme ça, c’est une forme d’écriture que j’ai toujours pratiquée et j’y reviens, quoi que je fasse, même si j’écris des tas d’autres choses à côté. Je ne peux pas m’en passer. J’essaie aussi de nouveaux types de poésie, d’autres formes. Par exemple, j’ai relevé récemment un défi : on m’a demandé d’écrire un texte dans le cadre de la campagne « Lisez-vous le belge ? ». C’était très amusant, car j’ai écrit un texte oral qui invite à la lecture.

Quant à vous, Mr Maxx, vous chantez depuis toujours, mais en anglais… Depuis peu, le français vous attire…

Mr M : Oui, je suis un musicien qui tourne tout le temps. Je chantais en anglais, jusqu’au jour où je me suis rendu compte que la plupart des gens ne comprenait pas mes textes. Dans le rock, il faut que ça sonne et le sens passe souvent à la trappe. Bon, je peux toujours chanter : « I love you baby, rock and roll », mais c’est assez cliché (rires). Alors, un beau jour, j’ai eu envie d’écrire en français, mais je n’y arrivais pas vraiment. Quand j’ai vu l’offre des Poésicales sur le site lampli.be, j’ai déposé ma candidature. J’ai été surpris d’avoir une réponse positive… alors je me suis lancé !

Il y a donc une volonté de remettre le texte au centre du processus…

Mr M : Chanter en anglais, c’était peut-être une excuse pour faire le show... C’est la dynamique du rock and roll : la musique en premier ! Ça ne touchait pas forcément le cœur des gens. Dans les Poésicales, c’est l’inverse : le texte prend le pas sur la musique.

Vous vouliez donc vous mettre en danger, sortir de votre zone de confort ?

Mr M : Exactement. L’idée, c’était ça ! Après un an et demi de confinement sans concert, sans rien, j’ai vu quelque chose de frais et de nouveau arriver : je me suis plongé dedans.

Et vous êtes tombé sur « Tectonique des mondes » ! Paul Mathieu, pourquoi avoir proposé ce texte?

PM : En réalité, j’ai hésité longtemps à envoyer un texte parce que généralement les textes que j’écris… sont d’abord écrits. Il m’arrive très souvent de lire mes textes, ça, oui, mais jamais, en musique. Je me suis dit que passer de l’oral à la chanson ne devait pas être évident. Il a donc fallu que je trouve une métrique, une recherche de la rime. Il me semblait que « Tectonique des mondes » pouvait convenir… Mr Maxx a réussi à relever le défi. C’est la première fois qu’un de mes textes est adapté en chanson. C’est donc une expérience réellement très enrichissante.

Quelle a été votre impression à la première écoute ?

PM : ça collait bien : c’est un texte dans lequel il y a des cassures. Ces cassures étaient bien mises en évidence par l’interprétation musicale. Ce texte, au début en tous cas, comporte un rythme qui convient à la musique. Ou l’inverse... J’étais très content et très surpris du résultat parce que je n’avais évidemment aucune idée de ce que ça allait pouvoir donner.

Mr Maxx, qu’est-ce qui vous a touché dans ce texte ? Pourquoi l’avoir choisi ?

Mr M : Eh bien, j’ai lu tous les textes comme tout le monde et j’ai choisi celui qui me semblait le plus adapté pour moi sur le plan musical. Je me suis laissé guidé par l’instinct, tout simplement. Et surtout, il y a eu ce mot : « CHAOS » inclus dans ce superbe vers « On a laissé filé jusqu’au chaos ». Je suis parti de là. Les autres textes étaient très bons, mais je ne voyais pas ce que j’allais pouvoir leur apporter.

Avez-vous échangé avec Paul Mathieu pendant le processus créatif ?

Mr M : Non, non… (Silence). La raison, c’est que… j’avais le trac de le contacter ! Je me suis dit qu’il allait peut-être m’influencer, me mettre la pression sur le texte. J’ai donc décidé d’y aller comme je le sentais. Le problème, c’est qu’au début, je ne sentais rien… Je ne savais pas comment j’allais aboutir à une chanson. J’avais pas mal de stress car j’avais commencé à lire la bio de l’auteur dont j’avais appris le nom. J’ai juste retenu cette phrase « On a laissé filé jusqu’au chaos ». Je ne savais pas trop ce que ça voulait dire, j’avais tout simplement peur de mal interpréter le texte. J’avais bien compris qu’il y avait la mer et le chaos… J’ai donc décidé du jour au lendemain de prendre un bus pour aller en Espagne (30 heures de trajet) afin de ressentir un petit peu avec la fatigue, le soleil, la mer, et voir ce que j’allais pouvoir en sortir. Le texte parle des migrants, je n’avais pas pensé à cela au début, mais je sentais qu’il y avait derrière tout cela, un truc un peu chaotique, répétitif.Si je suis parti en Espagne également, c’est que j’ai reçu un mail me demandant des nouvelles sur le morceau, car je n’avais encore rien envoyé. Il faut savoir que mon studio d’enregistrement, enfin mon huit pistes, était en panne. Je suis donc parti en Espagne avec toujours ce texte en tête, mais sans aucune mélodie et sans aucune idée sur la manière dont j’allais m’y prendre.Arrivé à destination, je trouve un bar pour jouer et je rencontre un rappeur suisse. Il me dit faire un peu de musique. Je lui ai répondu que j’avais une chanson à faire pour le lendemain. C’est la stricte vérité, je ne savais pas ce que j’allais faire. Donc, entre deux concerts à 15 heures (lui se levait à 15 heures parce que c’est l’heure espagnole, il faisait 45 degrés), il m’a dit de jouer quelque chose et m’a proposé sa version en rap de la chanson. De cette version, il n’en est resté que sa phrase slammée « On a laissé filé jusqu’au chaos ». Je n’ai pas conservé sa version et finalement à moitié fatigué, à moitié imprégné du soleil, de la mer, du chaos la chanson est sortie en une heure de temps… à l’instinct !

Paul, une réaction ?

PM : Ce qui est extraordinaire, c’est que les circonstances, qu’il explique ici, sont pile poil les circonstances qui permettaient de mettre de la musique sur un texte comme celui-là. Il n’y a pas vraiment de hasard…

Mr Maxx, un mot sur cette aventure ?

Mr M : Unique. Je n’avais jamais fait cela de ma vie ! Rien qu’au niveau de l’enregistrement : c’est la première fois que je travaille avec des ordinateurs, avec des boucles, c’était vraiment un nouveau défi. Je connais les gros concerts. Je connais les petits concerts. Je sais chanter mes chansons, mais je n’ai jamais mis une musique sur un texte que je découvre, d’un auteur qui a déjà écrit des bouquins, qui maitrise la langue française ! Je vous remercie : vous ne vous rendez pas compte à quel point ça fait du bien, après avoir été isolés pendant des mois. Je ne savais pas quoi faire. Je pouvais refaire une tournée ou des concerts, mais je n’avais pas cette flamme qui vous pousse en avant. Du rock, je sais en faire. Des chansons, je sais en faire. Mais me mettre en danger comme cela, c’est un cadeau. Cette initiative a débouché aussi sur d’autres choses. Grâce à la Province de Luxembourg et au site lampli.be, j’ai pu passer sur Classic 21. Pourtant, cela fait vingt ans que je les contacte et je n’avais jamais obtenu une seule diffusion.

Et vous, Paul ?

PM : C’est une aventure nécessaire ; une façon de mettre en contact des personnes qui ne se seraient sans doute jamais rencontrées ; de faire circuler les textes autrement, de leur donner une présence… C’est vraiment très important.